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Un Libéralisme tempéré

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jaime Un Libéralisme tempéré

Message par N'Magicfly Sam 7 Mai 2022 - 19:48

Phébé – Comment le libéralisme a survécu aux totalitarismes


Un ouvrage d’histoire des idées s’intéresse à la façon dont l’idéologie libérale a évolué sous la pression du fascisme et du communisme.




Par Baptiste Gauthey
Publié le 06/05/2022 à 14h21 




Comment la recherche du bien peut-elle pousser des individus mus par les meilleures intentions à commettre les pires actes ? Cette continuité entre morale vertueuse et acte immoral, qui apparaît au premier abord comme un paradoxe éclatant, donne en réalité une clé de lecture essentielle si l'on veut comprendre les dynamiques qui animent les idéologies et les régimes totalitaires du XXe siècle. C'est justement parce que Lev Kopelev, communiste soviétique dans les années 1930, considérait que son combat politique était moralement et philosophiquement supérieur à tous les autres qu'il acceptait et soutenait, au nom même de l'humanisme, les actions les plus barbares et inhumaines. Il ne dit pas autre chose lorsque, après avoir rompu avec le communisme en 1968, il tente d'expliquer son engagement antérieur : « Avec le reste de ma génération, je pensais fermement que la fin justifiait les moyens. Notre grand objectif était le triomphe universel du communisme, et pour poursuivre cet objectif, tout était permis. » C'est ce phénomène que Joshua L. Cherniss explore avec beaucoup de virtuosité, dans son ouvrage récemment paru, Liberalism in Dark Times. The Liberal Ethos in the Twentieth Century.
Entre histoire des idées et philosophie politique, l'auteur nous embarque au cœur des soubresauts qui ont égrainé l'histoire du XXe siècle, afin de mieux saisir les déterminants profonds des idéologies antilibérales (à comprendre, fascisme, nazisme, et communisme). Il insiste également sur l'importance du phénomène totalitaire dans l'évolution du libéralisme politique au XXe siècle, en proposant une interprétation originale et pertinente de ce qui apparaît comme un nouveau courant venant compléter la typologie complexe et toujours mouvante des différentes écoles libérales : le libéralisme tempéré (tempered liberalism). Selon Cherniss, ce dernier serait le fruit d'une prise en compte sérieuse des critiques et limites du libéralisme. Il se caractérise non pas par un ensemble cohérent d'idées et de concept, mais plutôt par l'élaboration d'une attitude et d'une méthode, de laquelle découlerait une façon d'aborder la politique marquée par le rejet de l'impitoyabilité (nous reviendrons sur ce concept), de l'extrémisme et du fanatisme sous toutes ses formes.






La critique de « l'éthique libérale »

L'auteur part de ce qu'il est commun d'appeler la « crise du libéralisme » (qui culmine au moment de la Première Guerre mondiale et de l'entre-deux-guerres), caractérisée par un rejet profond des institutions de la démocratie libérale. Cherniss, qui ne néglige pas la dimension politique, sociale et économique de la crise, met l'accent sur la critique de « l'éthique libérale ». C'est une remise en cause des valeurs libérales dans leur ensemble qui se joue. De par sa promotion d'un individualisme jugé moribond, on accuse le libéralisme d'être responsable de tous les maux de la société et d'être la source d'un affaissement moral généralisé. Toutes ces critiques ont nourri un changement de paradigme qui a assuré le succès relatif des idéologies antilibérales et totalitaires.
Par-delà les différences institutionnelles évidentes entre les régimes démocratiques et les régimes totalitaires, l'auteur distingue une disparité de valeurs, dont il souhaite réaffirmer l'importance dans le déroulement historique du siècle dernier. Les idéologies antilibérales seraient caractérisées par le concept de ruthlessness (concept que nous traduirons imparfaitement par les termes « impitoyabilité », « implacabilité », « inflexibilité », ou encore « jusqu'au-boutisme politique »), qui se définit par une façon de délibérer qui subordonne toutes les considérations à un objectif jugé supérieur. Cette inflexibilité s'accompagne d'une absence totale de réserve et de remords, ce qui donne une légitimité morale aux actes les plus immoraux.






Cherniss prend l'exemple de György Lukacs (1885-1971), qui, après avoir adhéré au marxisme, a participé à l'éphémère République des conseils de Hongrie en 1919 (gouvernement d'inspiration communiste). Déçu et révulsé par l'inhumanité des sociétés capitalistes et individualistes, Lukacs a trouvé dans le communisme une analyse du monde simpliste mais cohérente, ainsi qu'une source d'espoir dans le futur, offrant une forme de confort intellectuel et émotionnel. Persuadé de détenir une vérité et une morale supérieure en tout point, Lukacs a abandonné tout scrupule éthique au service de la cause. Pour combattre le fascisme et accéder à la fin de l'histoire que promet l'idéologie marxiste, Lukacs a légitimé les horreurs du stalinisme, considérant ces dernières comme un « mal nécessaire ».


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Cherniss constate que cette impitoyabilité, qui est un paradigme commun à toutes les grandes idéologies totalitaires et antilibérales du XXe siècle, pose un véritable défi au libéralisme politique et philosophique de l'époque – défi qu'il nomme the liberal predicament, que l'on peut traduire par « le dilemme libéral » ou « l'impasse du libéralisme ». Ce dilemme repose sur la difficulté qu'éprouvent les démocraties libérales à combattre les régimes totalitaires sans utiliser les mêmes armes. Comment vaincre le « monstre totalitaire » sans sacrifier ce qui constitue le cœur de la doctrine, de l'éthique et des valeurs libérales, sans prendre le risque de changer de nature au point de devenir ce que l'on combat.






Le « libéralisme tempéré »

Ce lien et cette tension entre fins et moyens constituent un des socles sur lesquels le « libéralisme tempéré » s'est bâti, selon Cherniss. Il identifie quatre grands auteurs : Albert Camus (1914-1960), Raymond Aron (1905-1983), Reinhold Niebuhr (1892-1971) et Isaiah Berlin (1909-1997). Tous se retrouvent dans la défense d'un libéralisme non dogmatique, au sens où ils ne défendent aucune grande vision conceptuelle ou théorie explicative systémique du monde. Plutôt que de penser la politique, ils proposent une réflexion dont découle davantage une « méthode », une façon d'aborder la politique. Enfin, ces auteurs acceptent de porter un regard critique sur les échecs et les imperfections de la pensée libérale en prenant en compte l'évolution des sociétés démocratiques modernes et les nouveaux défis qu'elles posent.
Cette dimension « défensive » de leur adhésion au libéralisme caractérise, selon Cherniss, le libéralisme tempéré. Tous en sont venus au libéralisme par confrontation aux remous de l'Histoire. Raymond Aron a été marqué par son séjour en Allemagne entre 1930 et 1933, où il a vu de ses yeux l'avènement du totalitarisme nazi, et Isaiah Berlin, lors de son enfance à Petrograd (lors des premiers jours de la Révolution soviétique), a assisté avec effroi au déchaînement de la violence révolutionnaire. La confrontation à ces temps obscurs a suscité une double réaction chez les libéraux tempérés. Dans un premier temps, un rejet et une détestation profonde du phénomène totalitaire dans son ensemble. Dans un second temps, une adhésion critique, mais sans ambiguïté, aux valeurs libérales, considérées comme étant les seules à pouvoir contrer la montée du paradigme totalitaire.
Chez les quatre auteurs du libéralisme tempéré, on retrouve l'idée selon laquelle les institutions libérales ont besoin d'être soutenues par un certain éthos. Cherniss définit l'éthos comme « un ensemble de dispositions, de perceptions, d'interprétations, de valeurs, de styles, qui interagissent les uns avec les autres et guident les agents dans la façon dont ils interagissent avec le monde ». Comprendre l'éthos d'un acteur politique permet de mieux saisir comment ce dernier fait ses choix politiques. Ainsi, l'antilibéralisme ne propose pas seulement un système institutionnel différent, mais un éthos en tout point opposé à l'éthos démocratique et libéral. Chez Aron, la nature du régime politique est déterminée par le caractère de son élite. Il met ainsi en garde contre la menace d'effondrement des régimes démocratiques quand les leaders politiques et les citoyens perdent les valeurs essentielles que sont la tolérance, l'indulgence, l'ouverture d'esprit… Reinhold Niebuhr insiste quant à lui sur l'importance du tempérament et de l'esprit dans le devenir des régimes. Malgré leurs différences politiques évidentes, le nazisme et le communisme sont arrivés à des résultats similaires parce qu'ils ont en commun un éthos caractérisé par des valeurs antilibérales.



Le « dilemme libéral » peut enfin trouver sa résolution par la défense du pluralisme, concept essentiel du libéralisme tempéré. Ce pluralisme part du constat selon lequel chaque régime doit faire face à des demandes conflictuelles qui, poussées aux extrêmes, sont incompatibles et contradictoires entre elles. Les régimes totalitaires refusent et étouffent l'expression de cette pluralité d'intérêts et de conceptions du monde, en imposant un seul et unique dogme qui ne peut être remis en question. La démocratie, en revanche, soumet toutes les prétentions à la vérité à un examen critique, et tente, par la promotion du dialogue et du conflit pacifié et institutionnalisé, de créer du compromis. Isaiah Berlin insiste sur le sentiment de révulsion que provoque chez lui l'idée d'un « monde fanatiquement ordonné d'êtres humains joyeusement engagés dans l'accomplissement de leurs fonctions, au sein d'une hiérarchie rationnellement ordonnée et totalement inaltérable ».
La réflexion menée par les libéraux tempérés nous apparaît éminemment pertinente aujourd'hui. Le péril écologique, parfaitement réel et menaçant, peut-il être surmonté par une politique autoritaire, verticale et certainement liberticide, légitimée par l'idée selon laquelle la supériorité de la fin (surmonter la crise environnementale) justifierait l'emploi de moyens discutables ? L'invasion de l'Ukraine rappelle brutalement aux démocraties que le « dilemme libéral » n'a pas disparu avec la chute du mur de Berlin. Enfin, la crise sanitaire nous montre à quel point la création d'un compromis acceptable pour le plus grand nombre, dans le respect des libertés individuelles, reste un exercice extrêmement périlleux qui ne peut être supporté par le seul poids des institutions, mais doit être soutenue et entraînée par un « ethos » libéral partagé par l'ensemble des membres de la collectivité. Face à ces nombreux défis, les valeurs défendues par le libéralisme pourraient être la source d'une revitalisation bienvenue de nos démocraties.
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