Pauvre diable !

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Pauvre diable !

Message par Invité le Jeu 21 Sep 2017 - 18:13

Une excuse trop commode


Pauvre diable !


André Comte-Sponville - publié le 31/08/2017

André Comte-Sponville, philosophe, est l'auteur de  C'est chose tendre que la vie  (Albin Michel, 2015).


S'il existait, on ne pourrait que le plaindre. Détesté de tous, à l'exception de quelques imbéciles qui doivent lui faire honte (les « satanistes »), dévoré de haine et d'insatisfaction, enfin voué à la défaite ultime par la toute-puissance du Dieu qu'il refuse d'adorer, le diable a par définition le mauvais rôle, guère tentant (quoiqu'il soit tentateur) ni enviable (quoique l'envie fasse partie de ses ruses). Il ne peut guère se consoler qu'en nous voyant le suivre parfois, dans notre propre comportement, et le dénoncer souvent, chez les autres. Souhaitons-lui d'avoir le sens de l'humour, et plus de lucidité que nous ! Sa fonction ? Symboliser le mal, le personnifier, l'expliquer au moins en partie... On comprend que la croyance en soit si répandue, dans la plupart des civilisations. Quoi de plus universel que le mal ? Quoi de plus haïssable ? Quoi de plus tentant, parfois ? 

Ce n'est pourtant qu'un mythe commode, que les croyants eux-mêmes, dans nos pays, ne prennent plus guère au sérieux. Ils croient de moins en moins à l'enfer. Pourquoi croiraient-ils au démon ? Quant au mal dont ils constatent comme tout le monde l'existence, ils l'attribuent plus volontiers à la faiblesse humaine qu'à la force supposée du Malin. Ils ont raison. Banalité du mal : humanité du mal ! Nous ne sommes pas diaboliques, expliquait Kant, mais mauvais : nous ne faisons pas le mal pour le mal, autrement dit par pure méchanceté, mais pour un bien - le nôtre, ou que nous croyons tel ! C'est en quoi « l'amour de soi est la source de tout mal », comme disait encore l'auteur de La Religion dans les limites de la simple raison : on ne fait du mal aux autres que pour son bien à soi. Même le sadique n'y échappe pas : il ne fait souffrir autrui que pour son propre plaisir, qu'il juge être un bien. Même le terroriste n'y échappe pas : il ne tue que pour une cause qu'il croit bonne, donc par idéologie plus que par méchanceté. 

C'est ce que la croyance au diable voudrait escamoter : la petitesse de nos motivations, lorsque nous faisons le mal, et notre propre responsabilité. Pas besoin d'un Tentateur pour être tenté de mal agir ! Il suffit de se mettre soi-même plus haut qu'autrui, ou ses propres croyances plus haut que tout. Égoïsme, narcissisme, fanatisme. Ou bien lâcheté, haine, colère. C'est toujours le « cher petit moi » le coupable. Le diable fait une excuse trop commode, et trop grande pour nous. Nous sommes moins mauvais que médiocres. Lucidité de Pierre Desproges : « Jésus nous dit : "Aime ton prochain comme toi-même." Personnellement, je préfère moi-même. » Nous en sommes tous là, et ce n'est pas l'amour de soi qui est condamnable, mais la tentation toujours de lui sacrifier tout le reste, à commencer par nos devoirs vis-à-vis d'autrui. C'est ce que Kant appelle « un mal radical inné dans la nature humaine », qui opère comme une « inversion des motifs » : nous avons tendance à ne bien agir que lorsque ce n'est pas incompatible avec la recherche de notre propre bonheur, alors qu'il faudrait au contraire ne chercher le bonheur (ce qui est bien sûr légitime) qu'à condition que ce ne soit pas incompatible avec ce que nous devons à autrui ou à nous-mêmes. Le diable n'y est pour rien ; l'ego y suffit. 

On pense à la piquante formule de Baudelaire : « La plus belle des ruses du Diable est de nous persuader qu'il n'existe pas. » Je dirais plutôt l'inverse : la plus triste des ruses humaines est de nous persuader qu'un diable existe, qui viendrait nous tenter, nous séduire, nous piéger... La tentation existe bien pourtant, et la séduction, et le piège. Mais en nous, point au dehors. « Le mal en moi dit « Je » », écrivait plus lucidement Simone Weil. Se délivrer du mal, c'est se délivrer de soi. Mais qui le peut ? L'ego, pauvre diable, est plus fort que nous !

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Re: Pauvre diable !

Message par sporthos le Jeu 28 Sep 2017 - 1:17

A l'église , nous faisons parfois du mauvais esprit sur le diable , même en chaire . J'ai entendu un prêtre dire dans une de ses homélies que " le diable a souvent bon dos " . En effet - y compris dans la Bible - on a tendance à lui prêter tout et n'importe quoi . Il suffit de lire les 2 premières pages de la Bible pour savoir que si l'homme est mortel , c'est de sa faute et de celle du diable ...Alors du coup , certains par rejet de toutes ces bêtises bibliques , envoient tout promener en commençant pas le diable , l'Enfer , Dieu , etc .
Et pourtant , même si tout cela est exprimé de manière très imparfaite , il y a à mes yeux , un fond de vérité . Ce n'est qu'un avis .
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Re: Pauvre diable !

Message par sporthos le Jeu 28 Sep 2017 - 2:34

« Si je préfère aller au ciel pour le climat, je préférerais l'enfer pour sa fréquentation. >>  
Et c'est un cardinal qui l'a dit ... Embarassed
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