L’Italie fera-t-elle le choix d’une monnaie parallèle ?

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L’Italie fera-t-elle le choix d’une monnaie parallèle ?

Message par ledevois le Mar 12 Juin - 18:24

Jacques Sapir : «L’Italie fera-t-elle le choix d’une monnaie parallèle ?»
10 juin 2018
© Philippe Huguen Source: AFP

(illustration)



Jacques Sapir analyse la direction que pourrait prendre l'Italie dans la dynamique de son nouveau gouvernement. Le choix par le pays dirigé par Giuseppe Conte de se doter d'une monnaie parallèle pourrait conduire à l'«Italexit», selon l'économiste.
Après de multiples péripéties, et une tentative de coup de force du Président italien, l'Italie s’est enfin dotée d’un gouvernement correspondant au choix des électeurs. Ce gouvernement, dirigé par Giuseppe Conte, entend faire une politique économique qualifié d’hétérodoxe pour sortir son pays de la crise où elle s’enlise. Cette politique pourrait, assez rapidement, s’avérer contradictoire avec le maintien de l'Italie dans l’Euro. Et ce, d’autant plus, que des voix, et non des moindres, se sont faites entendre sur ce point. Car, aujourd’hui, il n’en faut pas douter : le problème de l’Italie est bien l’Euro. Au-delà de la question monétaire, on peut également se demander si ce n’est pas tout simplement l’Union européenne le véritable problème de l’Italie.

[size=27]La situation actuelle en Italie

En effet, la politique de rachat massif de la dette publique italienne par des organismes publics, la Cassa Depositi e Prestiti (CDP) et Posta Italiana, ranime la possibilité de la mise en œuvre d’un scénario à deux monnaies en Italie. On sait que la question de la dette inquiétait beaucoup certains milieux. Cette possibilité de sortir «en douceur» de la zone euro avait déjà été évoquée à de multiples reprises dans le pays, et en particulier par Silvio Berlusconi. Ces rachats sont effectués, pour ce qui concerne la Poste, par Poste Vita qui est le pôle assurance du groupe. Il faut savoir que Posta Italiana est un groupe qui dispose de beaucoup de liquidités et qui n'est donc pas soumis à la réglementation bancaire. Une explication possible est que le groupe entend ainsi profiter des prix bas, induits par la remontée des taux, pour investir la liquidité dont il dispose. Cette stratégie est aussi certainement liée à l’inquiétude des marchés financiers à la suite des péripéties qui ont entouré la constitution du gouvernement de Giuseppe Conte, soutenu par les deux partis dits «anti-système», le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. L’inquiétude des milieux financiers est en effet patente, et la spéculation qu’elle a engendrée a été amplifiée par la décision de la Banque Centrale Européenne de réduire de manière spécifique ses rachats sur le second marché des titres publics italiens, comme l’indiquait ce 1er juin le Financial Times. Ceci a fait l’objet d’une question écrite de deux députés italiens du Parlement européen, Marco Valli et Marco Zanni.
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Question écrite de deux députés italiens du Parlement européen, Marco Valli et Marco Zanni.
On le sait, la dette italienne est aujourd’hui, en apparence, considérable. Elle atteint environ 130% du PIB.
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© Données du FMI
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Evolution de la dette italienne.
L’ampleur de cette dette est même sous-évaluée, selon Carmen Rheinart, car il faudrait lui ajouter la dette de la Banque Centrale d’Italie, qui peut être évaluée au travers du compte de compensation TARGET2. Ce compte montre qu’il y a eu une fuite des capitaux hors de l’Italie, essentiellement vers l’Allemagne. Cette dernière traduit les inquiétudes quant à la solidité des banques italiennes.
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© BCE et Université d’Osnabruck
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Etat des comptes sur le système de compensation TARGET2.
A l’inverse, on peut aussi considérer qu’il ne faudrait tenir compte que de la dette détenue par des agents non dépendant de l’Etat. Or, l’Etat (et la Banque Centrale italienne), détiennent une partie de cette dette. Le ratio, hors addition du solde TARGET2 serait alors à 105% et non autour de 130%. Mais, cette politique a aussi été interprétée comme le début d’une stratégie visant à promouvoir l’utilisation des bons du Trésor comme un instrument de paiement.

Les bons du Trésor, amorce d’une monnaie parallèle ?

On sait que plusieurs responsables italiens, le plus notoire étant Silvio Berlusconi, ont avancé l’idée d’une deuxième monnaie circulant en parallèle avec l’euro en Italie. Dans son principe, le raisonnement est simple : les transactions immédiatement engendrées par l’activité économique, le paiement de salaires, les consommations intermédiaires des entreprises, mais aussi les loyers et le paiement des impôts pourraient se faire dans cette monnaie parallèle. 
Lorsqu'il faut recourir à un paiement transfrontalier, cette monnaie serait alors convertie en euro. L’idée sous-jacente est que le cours de la monnaie parallèle se déprécierait, évitant ainsi à l’Italie une pénible dévaluation interne car l’ensemble de ces paiements seraient alors dépréciés et non les seuls salaires et pensions. On doit noter que ce ne serait strictement parler une monnaie, car la question du crédit n’est pas posée ici. Il faut plutôt parler de système de transaction parallèle.

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Comment, et sur quelles bases, serait-il alors constitué ? Une possibilité, qui est discutée en Italie, serait d’utiliser les bons du Trésor. Soit des bons avec une valeur faciale importante, pour les règlements entre les entreprises, soit des bons avec une valeur faciale plus réduite, pour alimenter la consommation des ménages. Ces bons fonctionneraient comme des reconnaissances de dette. Le fait que deux organismes parapublics se soient mis à racheter des bons du Trésor peut laisser penser qu’une stratégie de cette nature sera adoptée par le gouvernement italien. D’ailleurs, que ce soit Paolo Savona, qui n'a finalement pas obtenu le ministère des Finances mais celui des Affaires européennes où l'actuel ministre des Finances Giovanni Tria, tous les responsables italiens actuels conviennent que, pour relancer l’économie, un vaste plan de dépenses publiques concernant les infrastructures devra être établi. La tentation serait alors grande d’émettre des bons du Trésor pour financer ce plan, et de les faire systématiquement racheter par la Cassa Depositi e Prestiti et Posta Italiana, quitte à ce que ces organismes les proposent aux entreprises et particuliers quand ces derniers viendront retirer des fonds. Mais, si le mécanisme de mise en place de ce système parallèle de transaction peut s’imaginer facilement, il n’en va pas de même de la dynamique économique et monétaire qui pourrait être créée. Le problème central étant celui de la fongibilité de ce nouvel instrument de transaction. A ce problème viendrait s’ajouter la question du rapport d’échange entre le nouvel instrument et l’euro.
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[size=31]Si le mécanisme de mise en place de ce système parallèle de transaction peut s’imaginer facilement, il n’en va pas de même de la dynamique économique et monétaire qui pourrait être créée[/size]
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Tout d’abord, les entreprises et les particuliers accepteraient-ils ces bons du Trésor ? Il faudrait, à tout le moins, les qualifier de par la loi de moyens de circulation, en leur donnant la capacité de régler toute dette ou tout paiement à l’Etat (et en particulier les impôts). Si la loi peut donner à n’importe quel papier le pouvoir de régler des paiements, elle ne peut obliger les agents à les utiliser, sauf si un monopole de transaction est institué. Mais, cela reviendrait à décréter le paiement en euros illégal en Italie. Outre les problèmes politiques que cela provoquerait certainement, s’il y a une dépréciation de la valeurs des bons du Trésor (libellés pourtant en euros) et de l’euro, verrait-on se manifester la loi de Gresham, et les bons du Trésor rapidement évincer les euros dans la circulation monétaire, ou bien serait-on confronté à un refus des agents économiques d’accepter ces bons du Trésor ? On le voit, les incertitudes économiques sont nombreuses, et cela sans même parler des incertitudes politiques. De fait, si l’on regarde les expériences historiques de systèmes monétaires avec des monnaies parallèles, on constate que les situations ont toujours été transitoires. Aucun système à monnaies parallèles n’a été stable dans le temps.

Retour sur la question des monnaies parallèles dans le contexte de l’Euro

L'idée de monnaies parallèles n’est pas nouvelle. Elle est réapparue dans le contexte de la crise de la dette souveraine dans la zone euro. Deux problèmes sont alors présents. Le premier est d’éviter de s'engager dans une dévaluation interne douloureuse et peu efficace. C'est pourquoi les devises parallèles ont été principalement proposées aux pays de la zone euro «du Sud», car ce sont ces économies qui ont été contraintes par l’Allemagne et par les institutions en dépendant de s’engager dans des politiques de dévaluation interne. Mais une seconde question se pose alors: l'euro pourrait-il être transformé en une sorte de monnaie supplémentaire, à utiliser uniquement avec les pays hors zone euro? C’est l’idée de la «monnaie commune», opposée à la pratique de la «monnaie unique» qui prévaut aujourd’hui. De fait, dans une zone euro à N membres, on aurait N+1 monnaies. Chaque pays récupérerait sa propre monnaie pour le commerce intérieur et le commerce inter-zone, et n'utiliserait l'euro que pour le commerce (en biens et opérations financières) avec des pays n'appartenant pas à la zone euro. Cette idée est intellectuellement élégante.
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[size=31]L'euro pourrait-il être transformé en une sorte de monnaie supplémentaire, à utiliser uniquement avec les pays hors zone euro?[/size]
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Mais, elle exige des institutions adaptées. Se pose en effet la question du taux de change entre la monnaie de ce pays et la monnaie commune. Il faudrait dans ce cas revenir à des systèmes de change fixes entre deux ajustements, comme cela a existé avant 1971. Ce n’est pas impossible, mais cela implique un contrôle étroit des mouvements de capitaux. Or, il n’y a pas d’accord à l’heure actuelle pour adopter les institutions qui permettraient à cette «monnaie commune» de fonctionner à long terme.
Pour l’instant c’est la première option, celle d’une monnaie parallèle conçue pour éviter le choc d’une dévaluation interne, qui a surtout retenu l'attention. Un grand nombre d'auteurs qui envisagent une monnaie parallèle considèrent que leur introduction serait susceptible de stimuler l'activité économique intérieure et de réduire la dépendance à l'égard des importations. La monnaie parallèle augmenterait les performances à l'exportation et la compétitivité de ces pays. Certains auteurs voient l'introduction de monnaies parallèles comme un moyen de permettre aux Etats de réduire les taux d'intérêt pour les prêts et les investissements et d'augmenter systématiquement la circulation monétaire, tant pour les dettes publiques que pour le secteur privé. Ils considèrent que ce système permettrait de libérer des capacités de production non utilisées. Les monnaies parallèles pourraient ainsi être un outil d'auto-assistance économique et un moyen de stimuler la reprise économique.

Les difficultés pratiques

On le voit, les avis en faveur de l’introduction d’une monnaie parallèle sont effectivement nombreux. Mais cela signifie implicitement que pour un grand nombre d'économistes, il n'y a pas d'espoir de reprise économique dans le système actuel de l'euro. En fait, la comparaison de l’euro et du «bloc-Or» de la fin des années 1920 dressée par un ancien membre du Collège de l'Autorité des marchés financiers, Jean-Michel Naulot, dit bien ce qu’il faut entendre sur le fond par la création d’une monnaie parallèle.

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Ce système est une étape dans un démantèlement de l’euro, et rares sont les économistes qui croient en l’utilité autre que transitoire d’une monnaie parallèle. Enfin, l'idée de monnaie parallèle soulève la question de savoir comment et par qui elle doit être introduite. Une possibilité est bien sûr que la monnaie parallèle soit mise en circulation via les canaux habituels du système bancaire à deux niveaux. Mais cela implique que le système bancaire soit d'accord avec une telle idée ou soit contraint, par une décision du gouvernement, de l'appliquer. L'autre possibilité étant que l'Etat joue lui-même le rôle de banquier et joue le rôle d'émetteur. Dans la grande majorité des plans, nous assistons à un processus de mise en circulation de la monnaie parallèle sur la base de prêts. Il est entendu que l'Etat serait l'émetteur, comme dans la proposition de reconnaissance de dette en Grèce, la question du rôle du système bancaire serait toujours en suspens. Cependant, il était clair dès le départ qu'une telle démarche serait équivalante à une déclaration de guerre contre la BCE.
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[size=31]Rares sont les économistes qui croient en l’utilité autre que transitoire d’une monnaie parallèle[/size]
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Le résultat pourrait alors être une sortie rapide de la zone euro. La raison principale est que la mise en œuvre d'un système de monnaie parallèle impliquerait une certaine forme de contrôle de l'Etat sur le système bancaire. Mais, ce contrôle ne pourrait être appliqué sans mettre la BCE hors-jeu et ainsi la priver de son pouvoir sur le système bancaire. La BCE réagirait alors en qualifiant l'euro circulant dans le pays de «fausse monnaie» et en coupant toutes les transactions avec lui. La seule solution serait alors de renommer la monnaie pour contourner l'action de la BCE.
Pour tous ses intérêts, réels et supposés, un système de monnaie parallèle est à la fois très dépendant du système bancaire et très instable. S'il est soutenu par un gouvernement fort et déterminé, il fera de la «seconde monnaie» la première dans un temps donné. Le seul avantage de la monnaie parallèle pour un pays comme l’Italie serait de permettre une sortie de l'UEM de manière ordonnée, en offrant une période transitoire. Mais, cette période pourrait s’avérer pleine de dangers si la BCE et les autorités de la Zone Euro se décidaient à entrer dans une logique de conflit ouvert avec les autorités du pays concerné. De fait, si le conflit devait éclater entre la BCE et les autorités du pays, la période de transition devrait être la plus courte possible. C’est une des leçons que les responsables du nouveau gouvernement italien se doivent de garder en mémoire.
Lire aussi : Coalition M5S/Ligue au gouvernement : la presse allemande flingue le choix démocratique des Italiens[/size][/size]



 
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Re: L’Italie fera-t-elle le choix d’une monnaie parallèle ?

Message par Nadou le Mar 12 Juin - 18:29

Hum ... l'UE a sauvé le système bancaire italien, qui commence à peine à se remettre de la crise ... ça ne va pas être si simple.


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Message par ledevois le Mar 12 Juin - 18:41

Nadou a écrit:Hum ... l'UE a sauvé le système bancaire italien, qui commence à peine à se remettre de la crise ... ça ne va pas être si simple.

 Certainement pas si simple que ça  , mais il est un fait que l'U E a un grave problème --
 Je ne pense pas comment sauver l'Europe , mais comment se sauver de l'Europe --
 
La crise de 2008 n'est pas fini , elle ressemble à celle de 1929 , qui a fini avec la monté du populisme nationaliste et la guerre qui a suivit ,
Actuellement le populisme nationalistes grimpe dangereusement , en espérant qu'on va leur barrer la route --



 
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Message par Zerbinette le Mar 12 Juin - 18:43

Pis vu qu'on est en 2018,tout ça est du passé!


L'avenir n'est pas ce qui va nous arriver,mais ce que nous allons faire.
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Re: L’Italie fera-t-elle le choix d’une monnaie parallèle ?

Message par Nadou le Mar 12 Juin - 18:44

ledevois a écrit:
Nadou a écrit:Hum ... l'UE a sauvé le système bancaire italien, qui commence à peine à se remettre de la crise ... ça ne va pas être si simple.

 Certainement pas si simple que ça  , mais il est un fait que l'U E a un grave problème --
 Je ne pense pas comment sauver l'Europe , mais comment se sauver de l'Europe --
 
La crise de 2008 n'est pas fini , elle ressemble à celle de 1929 , qui a fini avec la monté du populisme nationaliste et la guerre qui a suivit ,
Actuellement le populisme nationalistes grimpe dangereusement  , en espérant qu'on va leur barrer la route --

Vous raisonnez comme Trump, Poutine et la Chine. C'est très malin ! C'est leur dernier adversaire économique.


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Message par ledevois le Mar 12 Juin - 18:44

Zerbinette a écrit:Pis vu qu'on est en 2018,tout ça est du passé!

 Le passé rattrape le présent --



 
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