De mon philosophe favori : sur Adam et Eve

Aller en bas

De mon philosophe favori : sur Adam et Eve

Message par Invité le Dim 19 Nov - 18:47

Nul n'invente sa morale


Nous ne sommes pas des dieux


André Comte-Sponville - publié le 30/10/2017

André Comte-Sponville, philosophe, est l'auteur de C'est chose tendre que la vie (Albin Michel, 2015).


Pauvre Adam !
 Comme il paraît falot, dans la Genèse ! Il faut dire que Yahvé, qui tient spectaculairement le premier rôle, ne lui laisse guère d'espace. Dieu agit (il crée : il donne l'être et la vie) ; l'homme ne fait que parler, ou plutôt - car il n'a guère à dire - que dénommer (il donne un nom à chacune des espèces que Dieu lui présente), ce qui est sans doute le discours le moins intéressant du monde ! On sent pourtant Adam content de lui (« elle fut tirée de moi, cette femme ! »), un peu niais (il ne s'est pas encore rendu compte qu'il était nu), un peu lâche aussi (comme il a vite fait de dénoncer sa compagne !), enfin guère séduisant... Pauvre Ève : comme elle devait déjà s'ennuyer, auprès de ce beauf originel ! Heureusement qu'il y avait ce bel arbre, interdit et mystérieux, et ce serpent tentateur... « La connaissance du bien et du mal », c'est quand même plus excitant qu'une liste de substantifs ! 

Pardon d'en parler légèrement. Mais enfin Adam n'a rien de sacré, ni de saint, ni même d'admirable. À supposer même qu'on lui prête une existence autre que mythologique (ce que la paléoanthropologie rend difficile), ce n'est qu'un homme et un pécheur, comme vous et moi, et peut-être plus coupable que nous ne le sommes, puisqu'il n'a pas l'excuse, lui, de cette chute originelle que nous lui devons. Mais essayons plutôt d'en tirer quelque leçon. 

Dans ce qu'on appelle depuis saint Augustin le péché originel, il est devenu banal de voir une allusion à l'acte sexuel. C'est qu'on ne connaît rien de meilleur, ni donc de plus tentant, que ce péché-là, si c'en est un. Rien toutefois, dans la Genèse, n'impose cette lecture, ni même ne la suggère. De quoi est-il expressément question ? De « l'arbre de la connaissance du bien et du mal ». Pourquoi est-il interdit d'en manger ? « Parce que le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort », annonce Dieu, ce qui est moins une justification, reconnaissons-le, qu'une menace - le contraire de l'attitude qu'on conseille aujourd'hui aux parents. Le serpent est peut-être plus profond, ou plus explicite : « Le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » L'excellente et très catholique Bible de Jérusalem lui donne raison : ce que Dieu refuse à l'homme, explique une note en bas de page, « c'est la faculté de décider soi-même ce qui est bien et mal, et d'agir en conséquence » ; ce qu'il condamne par avance, c'est « une revendication d'autonomie morale par laquelle l'homme renie son état de créature ». 

Un humaniste athée devrait donc s'en offusquer, au nom de cette même « autonomie » que les Modernes, depuis Kant, mettent au coeur de la morale ? Je n'en crois rien. Car cette loi que je m'impose à moi-même, ou que je devrais m'imposer, je ne l'ai nullement inventée : je l'ai reçue, et peu importe au fond que ce soit de Dieu ou des hommes. Ce que je lis, dans ce passage de la Genèse, c'est une condamnation de ce qu'on appelle aujourd'hui le décisionnisme ou subjectivisme éthique, qui voudrait que chacun décide souverainement du bien et du mal. Toute notre expérience s'inscrit en faux contre une telle prétention. Essayez un peu, pour voir, de décider que l'injustice vaut mieux que la justice, la lâcheté mieux que le courage, la cruauté mieux que la douceur ou la compassion ! En paroles, c'est peut-être possible. Mais en esprit et en vérité ? Il n'en est pas moins vrai, selon moi, que toute morale est subjective. Mais cette subjectivité est le contraire d'une page blanche : tout entière héritée du passé, au contraire, aussi bien par le corps (« le ça : le passé de l'espèce », disait Freud) que par l'esprit (« le surmoi : le passé de la société »). C'est en quoi nous ne sommes pas des dieux, en effet, et il est bon que la Genèse nous le rappelle, y compris contre les tentations transhumanistes d'aujourd'hui ou de demain...

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: De mon philosophe favori : sur Adam et Eve

Message par sporthos le Ven 24 Nov - 6:22

Comte Sponville donne une explication intéressante du  livre de la Genèse mais je ne résiste pas à la tentation de citer Rousseau concernant le péché originel :  « pour lequel nous sommes punis très justement des fautes que nous n’avons pas commises » (Mémoire à M. de Mably).

Je ris à chaque fois !
avatar
sporthos

Messages : 452
Date d'inscription : 11/07/2017

Revenir en haut Aller en bas

Re: De mon philosophe favori : sur Adam et Eve

Message par Invité le Ven 24 Nov - 8:37

sporthos a écrit:Comte Sponville donne une explication intéressante du  livre de la Genèse mais je ne résiste pas à la tentation de citer Rousseau concernant le péché originel :  « pour lequel nous sommes punis très justement des fautes que nous n’avons pas commises » (Mémoire à M. de Mably).

Je ris à chaque fois !
Jean Jacques Rousseau était un affreux protestant  Very Happy Il ne croyait pas au péché originel .

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: De mon philosophe favori : sur Adam et Eve

Message par sporthos le Jeu 30 Nov - 23:22

Haroun 6259 a écrit:
sporthos a écrit:Comte Sponville donne une explication intéressante du  livre de la Genèse mais je ne résiste pas à la tentation de citer Rousseau concernant le péché originel :  « pour lequel nous sommes punis très justement des fautes que nous n’avons pas commises » (Mémoire à M. de Mably).

Je ris à chaque fois !
Jean Jacques Rousseau était un affreux protestant  Very Happy Il ne croyait pas au péché originel .


De confession et de culture protestante sûrement , ce qui expliquerait sa rigidité morale en matière d'éducation notamment  . Mais au soir de sa vie en tout cas , il était tout simplement déiste . Du moins , c'est ce que j'ai appris en lisant son très beau livre : Les rêveries du Promeneur solitaire .
avatar
sporthos

Messages : 452
Date d'inscription : 11/07/2017

Revenir en haut Aller en bas

Re: De mon philosophe favori : sur Adam et Eve

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum