Europe des patries ou Europe unie ?

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Europe des patries ou Europe unie ?

Message par Invité le Lun 30 Oct - 14:51

Comme je suis amoureux de l'Histoire ( de la petite et de la grande  Histoire), et comme on parle beaucoup de l'indépendance de la Catalogne, je vous donne ci-dessous, d'après Alain Decaux, le résumé d'un évènement en quelque sorte fondateur de l' "Europe des patries" .

La France naquit d'une Bavaroise

Au commencement, il y a un concours de beauté :

Sans conteste, elle est la plus belle.
Louis le Pieux, entouré des ministres, grands officiers et clercs de sa cour, considère, avec une attention scrupuleuse, la fille superbe qui, provocante, se campe devant lui. Nous sommes en février 819, à Aix-la-Chapelle ( l'actuelle Aachen ) où souffle un vent glacé. La jolie fille, vêtue des voiles les plus légers qu'on ait tissés en Europe, ne semble pas s'apercevoir du froid. Un peu plus loin un bataillon d'autres jolies filles, fardées, parfumées, parées, attend dans un silence lourd d'anxiété. Ces graves personnages sont réunis là pour choisir l'épouse de Louis, dit le Pieux, dit le Débonnaire, empereur d'Occident, fils de Charlemagne. Pour la première et dernière fois de notre histoire, une souveraine va être recrutée dans un concours de beauté !
Par suite du décès de tous ses frères, Louis s'est, à la mort de son père Charlemagne, trouvé seul héritier. Cette aubaine nécrologique a permis le maintien de l'intégrité de l'Empire carolingien. Placide, si dévôt qu'il pleure en priant et se frappe la tête sur le dallage, Louis ne conçoit l'amour qu'en mariage. Certes, c'est l'un des commandements de l'Eglise....mais Louis est le premier souverain franc à s'en souvenir.

Son épouse Hermengarde lui a donné trois fils, Lothaire, Pépin et Louis. Lorsqu'elle meurt, Louis le Pieux, qui a environ 40 ans, croit, de chagrin, la suivre au tombeau. Son entourage redoute que l'empereur ne prenne l'habit ecclésiastique . D'urgence, il faut trouver une impératrice. Mais où ? Et comment ? Louis se montre formel : il veut une jolie femme, ce qui n'a rien de contradictoire avec les commandements. On dresse donc la liste des filles des principaux leudes. On convoque les demoiselles à la cour .Elles défilent devant l'empereur qui prend à ce devoir un intérêt visible.
Quand Judith paraît, il interrompt séance tenante la compétition . Son choix est arrêté . Un instant plus tard, un héraut proclame que Judith, fille de comte Welf de Bavière, "régnera par l'anneau". Un concert de lamentations monte vers le ciel. Il vient des recalées, dont plusieurs se seraient contentées du rôle de concubines . Mais le temps des concubines est passé !
Le mariage sera célébré peu après . L'entourage respire . Qui aurait pu penser que cette impératrice de hasard, cette jolie fille jetée dans le lit du Débonnaire, va jouer un rôle politique déterminant, si considérable même que les Européens du 21ème siècle en subissent toujours les graves conséquences ?
Judith, choisie pour sa beauté, n'est pas seulement belle . Elle sait lire et écrire, brille dans la conversation, et même est musicienne . Les évêques et les moines eux-mêmes célèbrent sa science, son esprit. Le poète Walafrid dit qu'elle " tournait le coeur des hommes à tout ce qu'elle voulait", et encore, qu'"elle faisait merveilleusement vibrer les cordes des instruments sous l'archet aux doux sons ".
Surtout, Judith va se révéler habile, tenace et prête à tout exiger pour tout obtenir.Cela se manifestera surtout quand elle aura donné un fils à son mari, un fils appelé Charles. Du jour où elle a accouché, Judith a considéré d'un oeil neuf la politique franque . En 817, il s'était produit un évènement d'une portée capitale. Bien conseillé par un ministre qui était aussi un cousin, Walla, Louis le Débonnaire a signé un acte - l'Ordinatio imperii - qui assure l'indivisibilité de l'Empire . Seul son fils aîné, Lothaire, lui succédera comme empereur, les deux autres, Pépin et Louis, devront se contenter d' "indemnités" : l'Aquitaine et la Bavière.

MAIS, innovation remarquable, ils ne recevront ces provinces qu'à titre viager . Par rapport aux moeurs politiques en usage, c'est une révolution plus dynamique encore que le remplacement de la dynastie mérovingienne par les Carolingiens. D'ailleurs, quelque temps après la mariage de Judith, l'acte de 817 va recevoir un commencement d'exécution . Pépin prend le gouvernement de l'Aquitaine et Louis celui de la Bavière. Lothaire, envoyé en Italie avec Walla comme mentor, est couronné empereur par le pape en 823 et associé par son père au gouvernement de l'Empire.

Or, c'est en 823 qu'à Francfort est né le fils de Judith, Charles que la postérité connaîtra sous le nom de Charles le Chauve.
Le combat que va désormais livrer Judith pour assurer à Charles un royaume au soleil a quelque chose de prodigieux. Quant on songe à l'enjeu qui est cause - la pérennité de l'Empire de Charlemagne - on en suit les épisodes avec d'autant plus de passion .
Elle s'assure d'abord la protection de Lothaire . Elle le choisit comme parrain du jeune Charles. Elle obtient que Lothaire s'engage par serment à défendre Charles contre ses ennemis. Elle obtient l'assurance que Lothaire ne s'opposera pas à ce qu'une dotation territoriale soit accordée à Charles.
Et elle réclame officiellement la part de Charles. Ce qu'elle veut, c'est un royaume pour ce " pauvre enfant". Un royaume ? Mais...c'est héréditaire ! C'est bafouer la Constitution de 817. C'est mettre fin à l'unité de l'Empire.
Walla, qui est le "père" de la Constitution de 817 s'indigne. Il bataillera contre Judith pendant des années. Il l'accusera de toutes sortes de turpitudes, il l'accusera d'être la maîtresse d'un certain Bernard de Septimanie et de manipuler son époux. Mais cet époux en est amoureux fou de Judith et, en bon "débonnaire " qu'il est, passe sur toutes les fautes et manquements de Judith.
Et finalement, c'est Judith qui gagnera. En 840, le royaume de Charles le Chauve est taillé. En 843 sera officialisé le partage du grand Empire en 3 royaumes, Lotharingie qui ne survivra pas, Francia Occidentalis qui est l'ancêtre de la France et Francia Orientalis qui est l'ancêtre de l'Allemagne .

Ce jour-là, l'idée d'Europe est morte...ou endormie. Il faudra qu'un jour un certain Napoléon fasse revivre le titre d'empereur ( il appellera Charlemagne "notre illustre prédecesseur" ) pour que soit prononcée l'expression " confédération de l'Europe " . Entre ces deux hommes, entre ces deux empires, dix siècles !
Si vous êtes européen, maudissez Judith. Si vous préférez l'Europe des patries, bénissez-la ! Car le partage de 843 est issu directement de l'ambition de cette femme .


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